Inertie

Il arrive un moment où tout se transforme en question sourde, insistante, où le sens des gestes s’effrite lentement, comme une matière trop longtemps exposée, où les aspirations se craquellent sous leur propre poids, et où l’élan, fatigué de persister, semble presque s’excuser d’exister encore. On continue non par désir, mais par inertie, par habitude, enfermé dans une bulle façonnée par l’endurance et la répétition, compacte, étanche, hermétique à toute respiration véritable, un espace clos où l’air ne circule plus que par nécessité vitale.

Tout y devient excès ou carence, surcharge ou vacuité. Trop ou rien. Jamais la mesure. Chaque tentative se solde par une impression d’incomplétude, chaque effort laisse derrière lui un résidu amer, une sensation de manque persistant. Alors le regard se durcit, se minéralise. Il devient tranchant, implacable, sans indulgence. On s’observe comme on jauge une faille, sans appel possible. Car au fond, un désir de fracture gronde, profond, ancien, mais la réalité demeure figée, massive, inamovible. Elle impose ses parois épaisses, sa lenteur écrasante, sa résistance muette. Et l’on reste là, suspendu dans un entre-deux stérile, dans cet espace irréel où le vacarme ambiant recouvre méthodiquement l’essentiel jusqu’à l’étouffer.

Rien ne suit la trajectoire espérée. Et le plus violent n’est pas l’écart, mais la certitude que cela échappe à toute maîtrise. L’impuissance ne frappe pas, elle s’infiltre, lentement, patiemment, jusqu’à occuper chaque interstice. Elle s’installe dans la durée. Si l’on n’est pas la cause, pourquoi la douleur persiste-t-elle avec une telle constance, avec cet acharnement silencieux ? Pourquoi ce poids fixe, cette pression sourde qui comprime la poitrine sans jamais céder, comme une masse posée là pour durer ?

Ressentir trop fort devient une charge dense, compacte, dont on ne parle pas. Lorsque les mots se retirent, le cœur, lui, hurle dans un silence épais, presque solide. Un cri sans son, qui traverse les chairs, s’incruste dans les membres, sature l’organisme entier. Les émotions s’accumulent, se heurtent, s’écrasent les unes contre les autres sans possibilité d’écoulement. Elles fatiguent profondément. Elles érodent lentement. Certaines sensations refusent toute traduction. Elles enserrent la gorge, entravent la respiration, et déposent derrière elles un vide lourd, presque rocheux.

Alors on continue. Mécaniquement. On va mal, mais on agit. On va mal, mais on remplit, on occupe, on sature. On va mal, et pourtant le rire surgit, excessif, déplacé, presque violent, jusqu’à devenir crédible. Si crédible qu’il dissout toute frontière. Le vrai se confond avec le faux. Le corps avance sans l’esprit. Il ne subsiste que la performance : créer, produire, accumuler les gestes, empiler les actions comme des strates successives pour étouffer ce qui insiste, pour contenir ce qui menace de remonter à la surface.

Longtemps, la faute paraît intime. Invisible, absent à soi-même, décalé, on se reproche cette manière d’exister. Puis, lorsqu’un appel échappe, même discret, même étouffé, la honte se densifie encore. Demander devient une altération, une dégradation supplémentaire. Un aveu d’insuffisance. Alors le jugement se fait plus sévère encore. Le silence se referme.

Cette vie ne suffit pas. Elle est connue, reconnue, portée comme une masse quotidienne. Et l’absence d’issue entaille lentement. Chaque jour se superpose au précédent sans relief, sans rupture. Chaque respiration demande un effort supplémentaire. Un jour de plus à endosser un rôle vidé de consistance. Un jour de plus dans l’attente figée d’un changement qui ne prend pas forme. Des jours immobiles, suspendus, qui abrasent progressivement toute trace de présence intérieure.

Et la culpabilité demeure. Dense. Persistante.

Il ne reste ni promesse, ni métamorphose. Seulement cette fatigue compacte, cet effritement continu, presque imperceptible. Une présence qui se délite sans disparaître, maintenue dans un état de tension permanente, coincée entre l’épuisement et la nécessité de continuer. Une existence figée dans un espace clos, sans ouverture, sans respiration, sans sortie.

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Ombres Nocturnes