Before I Bloom
Il y a des périodes de la vie où l'on cesse de savoir, où les certitudes s'effacent une à une comme des empreintes sous la pluie, et où l'on se retrouve debout au milieu de soi-même sans plus reconnaître les contours de ce que l'on croyait être, sans plus distinguer clairement le chemin que l'on devrait suivre de celui que l'on a simplement pris par habitude, par peur, ou par défaut.
Je ne prends rien pour acquis; pas les choses, pas les autres, pas même moi; et pendant longtemps j'ai voulu croire que c'était une force, cette façon de traverser le monde les mains ouvertes, sans jamais rien tenir trop fort, sans jamais me laisser endormir par l'illusion de la permanence. Mais il y a en moi une part plus ancienne, plus silencieuse, une petite fille qui n'a pas disparu et qui aimerait parfois que certaines choses lui appartiennent vraiment, rien qu'à elle, un espace que personne ne traverse, une certitude douce que l'on ne lui retire pas au moment précis où elle commence à s'y appuyer.
Ma pensée ne s'arrête jamais, elle tourne et creuse et revient et repart, elle traverse les mêmes territoires à des heures différentes et y trouve à chaque fois quelque chose de nouveau à questionner, quelque chose de nouveau à démanteler, et cette agitation intérieure m'épuise d'une façon que les mots n'atteignent qu'approximativement, comme si le langage lui-même n'avait pas tout à fait les bras assez longs pour saisir ce que c'est que de vivre à cette intensité-là, de l'intérieur.
Et puis il y a la solitude celle qui ne fait pas de bruit, celle qui s'installe sans prévenir dans les moments où l'on aurait le plus besoin d'une présence, d'une voix, d'une main posée quelque part, cette solitude que j'ai appris à habiter depuis si longtemps qu'elle est devenue une géographie familière, presque rassurante par inertie, même si derrière cette familiarité se cache quelque chose de profondément triste : l'idée que se protéger seule, toujours, de tout, est peut-être la seule façon que je connaisse vraiment d'exister.
Lorsque la tristesse monte et que le silence des autres répond à ma douleur, quelque chose en moi traduit ce silence ainsi, ce que tu ressens ne compte pas assez, pas encore, peut-être pas tout à fait et cette interprétation, même si je sais qu'elle n'est pas forcément juste, s'installe avec une certitude étrange, presque confortable dans sa cruauté.
Alors parfois l'idée traverse, pas de disparaître au sens sombre, mais de se délester, de couper proprement les liens que je maintiens par épuisement ou par peur de ce que leur absence révélerait, d'arrêter d'attendre selon les termes des autres, d'arrêter d'espérer selon des formes qui ne me ressemblent plus, et dans cet espace ainsi libéré, peut-être, enfin, commencer à me réparer, à me retrouver, à habiter ma propre vie avec la douceur que j'aurais aimé recevoir de l'extérieur et que j'apprends, lentement, à me donner moi-même.
Ce n'est pas une fuite. C'est peut-être simplement le chemin le plus honnête qui me reste.