Où est le mal ?
Ce sont mes premiers mots. Les premiers mots d'une vie qui vient de naître une seconde fois, celle qui m'a fait renaître et à travers laquelle je découvre un monde entier, une moi entière que je ne connaissais pas encore. Je dirais que c'est sensationnel, non, je le sens, littéralement, dans chacun de mes membres, comme une onde qui remonte lentement depuis les os. Tout est nouveau. Tout est lent. Tout est d'un calme que je n'avais jamais habité. Il y a comme davantage de place laissée aux autres, et pourtant tellement d'espace laissé à moi-même, un espace si vaste que parfois, je n'ose même pas m'y avancer, comme on hésite au bord d'une pièce trop grande, trop silencieuse, trop nôtre pour qu'on ose déjà y respirer pleinement.
Je veux agir consciemment, lentement, comme on marche dans une eau claire. Je savais que ce retrait m'éloignerait de beaucoup de choses, de beaucoup de visages anciens, je m'en suis détachée, non par haine, mais parce qu'ils me ramenaient sans cesse vers celle que j'étais, et que je ne suis plus. Quelque part, je crois aussi que rester aurait été accepter, pour certains cas, qu'on continue de me manquer de respect, de faire fondre ma propre valeur comme une cire, et cela, je ne pouvais plus le porter. Je sens qu'à présent, je peux littéralement tout dire, tout faire, sans plus rien devoir taire.
J'ai traversé des épreuves dures, et j'ai longtemps recouvert ces blessures de rires, de joie, comme on tend un tissu léger sur une plaie pour ne pas la voir. Je me disais qu'en parler ne servirait à rien, que les mots ne changeraient jamais la structure des choses. Certains l'ont vu, très peu. D'autres non. Cela n'a plus d'importance aujourd'hui. Je me sentais pathétique, extrêmement seule. Avec le recul, j'en ai voulu à tant de silences, je ne sais pas si c'était juste, je me sentais illégitime, frustrée, alors j'ai choisi, simplement, de partir. Parce qu'au fond, tout ce qui me manquait, c'était d'accepter que je n'avais pas ma place, et que je ne devais plus m'y accrocher seule, comme une racine qui s'obstine dans une terre qui ne la nourrit plus.
Ce n'est pas à moi de sauver, de résoudre, de créer seule une relation, sinon ce n'est plus une relation, c'est une carence déguisée, un fleuve qui ne coule que dans un sens. Je pense aussi qu'il ne suffit pas d'être une bonne personne pour mériter une place près de moi, cela ne veut rien dire, la gentillesse est un vêtement que tout le monde peut porter ; est-ce que cela signifie que tout le monde peut entrer chez moi ? Je ne le pense pas, et je n'agirai plus ainsi. Je ne veux personne "pour proche" : je veux quelqu'un que j'aurai choisi pour ce qu'il est vraiment, et non quelqu'un devant qui je me serais encore effacée sous prétexte de sa douceur. Cela ne me convient pas : où est le mal ? J'ai le droit de me sentir pleine, et non contrainte. J'ai le droit d'aimer sincèrement, sans condition, et de recevoir, en retour, la même chose.
Je déteste le silence. Plus encore l'absence. Je les respecte, mais mon coeur, lui, les refuse de toutes ses forces, car ils me font sentir comme une moins que rien, ce que je sais, avec une certitude tranquille, ne pas être. Je suis expressive : ce que je ressens se voit toujours, comme une lumière qu'on ne peut pas cacher sous la peau. J'ai essayé, un temps, de l'éteindre, mais pourquoi ? Je suis ainsi. Et encore une fois : où est le mal ?
Je m'en veux tellement de ne le voir que maintenant, j'ai laissé entrer trop de monde par dépit, et j'en ai payé le prix d'une usure lente, d'un effacement de moi-même, couche après couche, pétale après pétale. Mais maintenant, et pour tout ce qui vient, je serai vraiment moi. J'agirai comme je le sens, doucement, seule ou accompagnée. J'avancerai à mon rythme, avec amour, vers cette vie nouvelle que j'ai tant méritée. Car après chaque tempête, il existe toujours une éclaircie, et celle d'aujourd'hui est la plus belle de toutes, parce que je m'aime, et que je m'apprête, enfin, à me le prouver.